Il était une fois deux langues..

Imaginez le correspondant britannique débarquant à Paris au début des années 80 : il découvre, stupéfait, que Matignon dispose d’une “cellule pour la défense du français”. Diable, quel gouvernement britannique ou américain aurait eu une idée aussi saugrenue ? Mais, c’est vrai, la France et sa diplomatie considèrent que sans langue, il n’est point de pouvoir. C’est un fait culturel.

Voilà pourquoi, dans ces mêmes années, certains s’employaient, avec véhémence, à défendre le droit de citer du français au cœur des institutions européennes. Alors que cette langue était imposée manu militari dans la salle de presse ? Mais c’est vrai encore : perfi de Albion, et sa langue, s’insinuaient peu à peu dans les travées.

Aujourd’hui donc, après Matignon, c’est le Palais Bourbon (voir ci-contre) qui s’émeut : cachez cet anglais que je ne saurais voir… Pourquoi tant de haine ? Alors que le reste de la planète accueille l’anglais comme moyen de communication, le voilà ici, à Bruxelles, devenu barrière, frontière. Pourtant, l’anglais puise sa force dans ses multiples racines : l’ancien breton devenu gaëlique. Mais surtout les dialectes germaniques, le latin de l’Eglise et puis le français importés par les Normands.

Il n’empêche, les locuteurs de la langue de Shakespeare sont affublés de l’épithète “anglo-saxons”. Ce faisant, le francophone ne vise pas seulement le parler, mais aussi le penser. Etre “anglo-saxon”, c’est aussi être libéral (dans le sens latin) ou, pire, suppôt de l’école de Manchester. On vous le disait : la langue, c’est le pouvoir, la loi du plus fort. Au fait, qui sont les “anglo-saxons” ? Les Angles et les Saxes, tout simplement, et autres tribus qui envahirent la Bretagne romaine. Et qui furent à leur tour soumises par les Normands en 1066. Ces derniers, eux aussi, apportèrent leur langue, inspirée du français. L’anglais allait naître, celui que Shakespeare a sublimé.

D’ailleurs, ne dit-on pas que le vocabulaire de Shakespeare est dix fois plus riche que celui de Racine? Mais ne ranimons pas la querelle, une querelle de famille sans doute, et qui perdure depuis mille ans. Demandons plutôt à nos députés français pourquoi ils boudent une langue qui doit tant au français et qui la porte aux quatre coins du monde. Car ce sont les origines métissées de l’anglais qui font sa réussite et qui expliquent pour quoi tant de gens, dans le monde, se la sont appropriée. En Europe, elle peut passer pour “neutre”, et davantage sur le plan mondial, compte tenu de ses apports.

Voyons plutôt si l’anglais est un instrument au service du libéralisme que les “anglo-saxons” sont tous sensés partager. Il ne l’est pas. L’anglais est attaqué dans un combat d’idées : celui d’une certaine manière de concevoir la société et la vie elle-même, donc la démocratie et, bien sûr, les institutions européennes.

Petit retour en arrière : dès le bas moyen âge, les peuples du nord ont appliqué la démocratie directe. Tout en rejetant l’imposition d’une autorité centrale. La solidarité dans ces sociétés n’était pas un vain mot, mais elle impliquait l’assentiment. Voilà pourquoi la Grande-Bretagne et les pays du nord en général sont mal à l’aise face à “Bruxelles”, son labyrinthe et sa comitologie qui sont des idées d’inspiration française.

Blast from the past
This article first appeared in January 2004 issue of leuropeennedebruxelles.com.

Dans ce curieux ménage que les mêmes origines linguistiques divisent, on en est au dialogue de sourds. Les francophones accusent les “anglo-saxons” d’un manque total de sens social – ce qui est rigoureusement faux. Tandis que ces mêmes “anglo-saxons” voient dans toute initiative d’inspiration française une sorte de retour du Roi soleil ou – pire – de Napoléon : gouvernons par décret. Finalement, est-ce que les critiques de la France s’adressent vraiment à ce vieil ennemi dont elle ne peut se passer?

Ou ne s’agit-il pas plutôt, par la bande, de s’en prendre aux Etats-Unis, sachant qu’ils sont bien plus durs à abattre ? Cette lutte pour le français n’est-elle pas une autre façon, vieille ambition de Paris, de contrer la puissance américaine ? Fort bien, mais pour quoi s’épuiser en vaines querelles intestines quand tant de nouveaux membres sont sur le point de nous rejoindre, et qu’ils utilisent souvent l’anglais? A moins d’imposer l’esperanto. Cette langue a l’avantage d’être parfaitement neutre. Et sans pou-voir, puisque personne ne la connaît. Et reconnaissons à Matignon la capacité de lire dans les astres : la langue, en effet, est instrument de pouvoir. Si l’Europe veut être plus forte que les Etats-Unis, elle devrait conserver toutes ses énergies et se concentrer sur l’essentiel, en adoptant l’anglais s’il le faut.

Cela ne fait pas plaisir ? Qu’importe la langue, tant qu’on peut se parler… et s’engueuler ?

Barry Moore

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